Evry (91) - Procès des meurtriers de Romuald
Depuis l'assassinat de Romuald il y a deux mois, une poignée de trompe-la-mort joue les pistoleros autour d'Évry. Une fuite en avant sanglante qui se fonde sur des rivalités archaïques et irrationnelles. Enquête.Il y a de l'électricité dans l'air de l'Essonne. Coups de feu, passage à tabac, menaces. Depuis le meurtre de Romuald le 8 novembre dernier à Courcouronnes par une bande rivale d'Évry, le plomb et les poings fusent. Certes les règlements de comptes généralisés dont les autorités avaient une peur bleue n'ont pas eu lieu. En familier des coups de chauffe, élus, policiers et éducateurs ont su limiter les dégâts. Mais jusqu'à quand ?" L'embrouille " numéro un est celle qui oppose le Canal aux Aunettes. Le Canal est un quartier de Courcouronnes composé de pavillons proprets et de petits immeubles de deux ou trois étages reliés entre eux par un système de squares et de passerelles. C'est là qu'habitait Romuald, un gamin de quatorze ans au passé irréprochable. Hormis un taux de chômage et de population immigrée supérieure à la moyenne, les Aunettes ne ressemble pas non plus à une cité ghetto. Avec son plan en damier, ses carrés de gazon, et ses logements en briquettes rouges, ce quartier d'Évry a plutôt le look d'une cité-jardin améliorée. Les agresseurs de Romuald vivaient ici. Aurélien, Sofiane, Ouicem et Moktar : quatre têtes brûlées, âgés de 19 à 21 ans, des multirécidivistes, abonnés à la baston, à la fauche, voire au vol à main armée. Le mercredi 8 novembre, en fin d'après-midi, ils apprennent que le petit David, un jeune du quartier d'origine portugaise, s'est fait voler ses baskets et rouer de coups en rentrant du centre commercial Agora d'Évry, le haut lieu des face à face inter-quartiers. Pas de doute, " c'est signé du Canal ". Ils foncent illico sur Courcouronnes. Leur véhicule croise par hasard le chemin de Romuald qui revient d'un entraînement de judo. Aurélien, baisse la fenêtre, pointe un fusil à pompe dont le canon a été scié et tire. " Il avait le choix entre la grenaille et la chevrotine, observe un " grand " des Aunettes. Il a mis le plus dangereux, la chevrotine. C'est la preuve qu'il avait l'intention de tuer. " Pourquoi ? Sur place, les jeunes parlent spontanément du " poisson rouge ", une vieille histoire d'impayé entre deux familles africaines, dont le rappeur local, Disiz la Peste, a fait une chanson et qui serait la source du contentieux entre les deux quartiers. " C'est du passé ", " un prétexte ", répondent les autorités.Très vite, le meurtre de Romuald enclenche une machine infernale : tir au jugé dans la vitrine d'un café, expédition punitive dans un lycée voisin à coups de balle en caoutchouc, bagarre généralisée sur les quais du RER (lire chronologie). " Ça a été chaud, reconnaît, Pierre-Louis Jacob, premier procureur adjoint d'Évry. Aux Aunettes, des sortes de milices armées tournaient en voiture pour défendre le quartier. Un soir, on a même retrouvé un gars dans un cabanon avec un fusil et des cocktail Molotov. " Le dernier épisode remonte à la nuit de Noël. Michel, un jeune de dix-huit ans, au casier blanc comme linge, est abordé par trois personnes masquées sur la place de la Commune aux Aunettes. Ils lui demandent s'il est " dans les embrouilles ". L'adolescent ne répond pas puis fait mine de s'éloigner. Il reçoit aussitôt une volée de plomb dans le bas du dos. La décharge aurait pu (aurait dû ?) tuer. Michel ne perdra miraculeusement qu'un rein dans l'affaire. Pour les Aunettes, le message est néanmoins limpide : " ceux " du Canal veulent leur revanche et tant qu'il ne l'auront pas eu, la poudre parlera. Depuis les habitants pressent le pas. " On essaie de ne pas trop traîner au centre Agora, on ne va pas sur les endroits isolés, dit Rachid, quinze ans. Et puis surtout on évite de passer par le Canal. Même s'ils ne sont pas tous méchants, il y en aura toujours un pour appeler ses copains et mettre la zizanie. "La carte des bandes et les pièges qu'elle réserve sont bien connus dans l'Essonne. Aunettes contre Canal, c'est comme Tarterêts (Corbeil) contre Pyramides (Évry), ou Tarterêts contre Monconseil (Corbeil). " Les bandes ont toujours existé, relativise Farid Messaoui, directeur de la maison de quartier des Tarterêts. De mon temps, il y avait les Fatboys, on prenait des batte de base-ball ou des mousquetons en guise de poings américains et on allait chercher les Requins bleus à Paris. " Younès, la trentaine, une autre figure des Tarterêts, renchérit : " À l'époque où j'avais dix-sept ans, on allait aider les gars de Monconseil quand ils se faisaient agresser par les skins de Mennecy. " Avec le temps, les bandes se sont recroquevillées sur un territoire de plus en plus étroit. " Il y a quelques mois, on m'a donné à suivre un gamin qui arrivait d'un autre département, se souvient Marc Cattan, éducateur à la Prévention judiciaire de la jeunesse. On l'a logé aux Pyramides et il était prévu qu'il suive la filière de préparation à l'apprentissage du collège des Tarterêts. Il n'a jamais pu s'inscrire. Des élèves lui ont cassé la gueule devant l'entrée de l'établissement. Ils ne voulaient pas de gens des Pyramides chez eux. " Et il ajoute : " Avoir plein d'ennemis, ça donne une identité quand la société ne t'en n'offre pas. " Les bus qui sillonnent l'agglomération d'Évry expérimentent au quotidien ces logiques-là. Pour rejoindre le LEP du bâtiment, les jeunes des Tarterêts doivent prendre le 402 ou le 403 qui traversent les Pyramides. " L'arrêt Jules-Vallès, implanté au milieu de la cité, est l'arrêt de tous les dangers, explique le substitut des mineurs du tribunal d'Évry, Jean-Michel Bourlès. Ceux des Tarterêts doivent se planquer dans les soufflets pour ne pas se faire remarquer. "À la cellule de crise qui planchait sur la mort de Romuald, on s'est longtemps gratté la tête. Va pour les logiques de territoire, mais comment expliquer que les peignées d'antan virent au meurtre les yeux dans les yeux ? En mars 1998, dans le centre Agora, Fousseyni, vingt-deux ans, un jeune des Pyramides, avait dégainé de sa manche un fusil à canon scié et tué d'une balle dans la gorge Sinan, dix-sept ans, habitant des Tarterêts. " Dans les violences entre quartier que l'on voit aujourd'hui, on n'est plus dans le cassage de gueule, insiste le procureur Jacob. On est dans le flinguage. " Pour comprendre, les policiers ont épluché le passé de Romuald et Michel. En vain. Aucun des deux n'était impliqué dans une entourloupe ou une dette liées à un trafic clandestin. " Le business ça ne sépare pas les cités, ça les unit, assure Younès. Tu as besoin de " teuschi ", d'une bagnole, on fait affaire. Les vrais businesseurs, ils marchent main dans la main. " La thèse de conflits ethniques importés avec la rap attitude des USA ne fonctionne pas non plus. " Aux Tarterêts, il y a la " Mafia Négro ", aux Pyramides, la " Mafia Z " pour Zaïre, explique Jean-Michel Bourlès. Ce sont des champions du trafic de voitures ou de vêtements. Mais dans les cas de violences, les bandes sont mixtes. On ne voit pas de conflit fondé sur la couleur de la peau. "C'est là que " le poisson rouge " réapparaît. Dans son rap homonyme, Disiz, originaire des Aunettes, donnait sa version de la rivalité avec le Canal : " Dans le quartier, il y a environ deux ans, il y a une mère de chez nous qui a acheté du poisson à une mère de chez eux qui revenait du bled. Le problème c'est qu'elle a dit qu'elle paierait plus tard. Puis elle a fait des feintes pendant quelque temps. Jusqu'au jour où l'autre, elle en a eu marre et elle a dit à son fils d'aller récupérer le " gen-ar " (l'argent - NDLR). Ça s'est mal passé, ils sont entrés, ils ont insulté sa famille. Bref le fils quand il est rentré chez lui le soir et qu'il a vu sa mère en pleurs, c'est parti en sucette direct. La suite tu connais... " La suite c'est Romuald, Michel etc. Des morts et des blessés pour une histoire dérisoire. Le contentieux entre les Tarterêts et Monconseil vient d'une broutille du même acabit : " C'était au début des années quatre-vingt-dix, se souvient un médiateur. Une fille des Tarterêts était partie avec un gars de Monconseil alors qu'elle avait déjà un mec et un gosse. Le gars l'a mise dans un squat et lui a fait la misère. Quand le frère de la fille est sorti de prison, ça a mal tourné. " Dans les deux cas, les réflexes anti-quartier se sont transmis de frère en frère, jusqu'à ce que la querelle de départ s'évanouisse et que seule subsiste la rivalité. Les deux familles africaines ont fait la paix depuis belle lurette, mais les caïds d'Évry et de Courcouronnes perpétuent la légende de leur affrontements. Un antagonisme viscéral, quasi compulsif chez certains et dans le même temps dénuée de tout fondement. " On fait rien, on a rien pour se vider les nerfs, sûr qu'on va péter les plombs, maugrée Abdel, dix-neuf ans, le regard noir. Si je vois un gars du Canal par ici, tout dépend de son comportement. Le truc qui est sûr, c'est que ça peut partir pour une simple affaire de chewing-gum. " Pas un mot pour dénoncer le geste des meurtriers. " Le sujet est trop sensible, dit Jean-Claude, un grand Black débonnaire des Aunettes dont l'association Réagir jette des passerelles entre les deux quartiers. Les jeunes s'observent, pas un n'osera dire que cette affaire est une saloperie. Il passerait aussitôt pour une tapette auprès de ses amis. "Aux Tarterêts, Younès connaît bien ces pentes douces, ces logiques absurdes et vicieuses qui mènent droit au drame sans en avoir l'air. " Les jeunes ne pensent pas qu'ils vont tuer et pourtant si, ça arrive. Ils se disent que la chevrotine c'est moins pire que les balles, que les flics sont des branquignoles et que la cité va les protéger. Et c'est tout le contraire : à faible distance, la chevrotine c'est méchant, la Crim'ce sont des pros et dans la cité, ça balance tous azimuts. " Effritement du réel, poids de l'imaginaire télévisé ? Les sociologues s'épuisent à analyser ces conduites à risques. Le procureur Jacob avance sa version à tâtons : " Il y a une appréhension de la mort, un jusqu'au-boutisme qui sont très particuliers. Les jeunes multiplient les situations mortifères, comme si l'emploi des armes avaient remplacé l'usage des drogues dures. " Responsable jeunesse au conseil général de l'Essonne, Bruno Piriou (PCF) y voit un effet de " la précarisation et de la ghettoïsation " des quartiers : " Il y a un déficit d'éducation de la part des parents, de l'école, de la société. Du coup, les jeunes décrochent des rapports sociaux civilisés et se créent leur propre système de valeurs sur le mode de la loi de la jungle. "Le 8 novembre dernier à Courcouronnes, en l'espace de quelques secondes, de deux pressions sur une gâchette, à cause d'un poisson rouge, d'un joint en trop, d'une galère de plus, à cause de tout cela, de beaucoup plus et de beaucoup moins à la fois, Sofiane, Ouicem, Moktar et Aurélien, ont mis un terme à leur carrière de délinquant. Mis en examen pour " assassinat " et incarcérés le 14 décembre, ils jouent désormais dans la catégorie " criminels ".http://cites2france.skyrock.com